XV
Une dizaine de jours après les événements que nous venons de relater, une Jaguar de sport verte – celle de Bill Ballantine – gravissait allègrement, en vrombissant, une route sinueuse des monts Grampians, dans le centre de l’Ecosse. Bill était au volant, et son Visage rougeaud exprimait une tristesse infinie. Parfois, il crispait les mâchoires et un observateur averti aurait pu se rendre compte qu’il retenait ses larmes.
Avant de préciser ce que le géant faisait là, sur cette route déserte, serpentant entre des montagnes sauvages, il nous faut revenir un peu en arrière dans le temps.
On se souviendra que Bill Ballantine devait retrouver Morane à l’hôtel « Kassed Keir », au Caire. Si l’Ecossais n’était pas arrivé à temps au rendez-vous, c’était à cause d’un retard de son avion, qui avait dû faire une halte prolongée à Borne pour permettre aux mécaniciens de réparer une avarie à l’un de ses moteurs. C’était donc au début de l’après-midi seulement que Bill s’était présenté à l’hôtel « Kassed Keir », où il avait été mis en possession du message de Morane. Aussitôt, il s’était mis en quête d’un moyen de rejoindre son ami. Hélas, plus de train avant plusieurs heures, ni d’avions avant plusieurs jours ! Restait la route… Il finit par trouver à louer une Dodge d’un modèle assez récent, puis, le plein une fois fait, il se lança sur la chaussée longeant le Nil. Durant toute la nuit, il avait roulé à tombeau ouvert, pour atteindre Assouan aux premiers rayons du soleil, donc peu après que Bob eut lui-même quitté la ville.
Comme les renseignements communiqués par Morane dans son message étaient fort précis en ce qui concernait la situation du refuge de l’Ombre Jaune, Bill poussa aussitôt en direction des rapides. Hélas ! le sort devait continuer à l’accabler. À peine avait-il couvert quelques kilomètres qu’il creva, pour se rendre compte alors que le coffre arrière de la Dodge ne contenait pas de roue de rechange. Il décida alors de continuer à pied mais, avant, il voulut reconnaître les lieux. À Paris, il avait jugé bon d’emporter une puissante paire de jumelles, grossissant douze fois, appartenant à Morane. Nanti de cet instrument, il gagna donc un endroit de la rive du fleuve d’où il avait vue sur ces deux îlots où l’Ombre Jaune s’était installé un refuge provisoire.
À l’aide des jumelles, Ballantine avait pu alors assister à toute la scène. Bob s’approchant, le poignard levé, de Monsieur Ming, puis ce dernier le tenant sous la menace de son revolver. Il avait vu son ami frappé par la balle, porter la main à son cœur, pour être ensuite précipité dans les flots bouillonnants du rapide. En proie à un désespoir douloureux, Bill avait tenté de repérer le corps de Morane parmi les remous, mais en vain. Alors, tandis que, là-bas, l’hélicoptère, emportant l’Ombre Jaune, bondissait dans le ciel, Bill s’était mis à courir le long de la rive, en hurlant, en brandissant les poings, jusqu’à ce qu’il s’écroulât sur le sol, épuisé à la fois par la fatigue et la douleur.
Les jours qui suivirent devaient être passés à rechercher le corps de Morane. À cet effet, Bill avait engagé une équipe d’indigènes, mais toutes les investigations devaient se révéler inutiles : le Nil ne rendit pas sa proie.
Petit à petit, au cours de ces journées, un plan de vengeance s’était formé dans l’esprit de l’Ecossais. Puisque Bob Morane, son ami, presque son frère, était mort, il ne lui restait plus qu’à faire payer cher ce crime à l’Ombre Jaune. Bill se souvenait que Ming, d’après les renseignements fournis par Bob lors de son dernier coup de téléphone, devait se retirer dans son repaire de Haute-Birmanie. Mais où se trouvait exactement ce repaire ? Bill l’ignorait, et le territoire birman était fort vaste. Autant valait chercher une aiguille dans une botte de foin.
C’est alors que Ballantine pensa à Jack Star.
Jack Star était le seul Européen à avoir atteint le quartier général de l’Ombre Jaune, situé non loin de la frontière indo-birmane, et à en être revenu. Dès le retour de Star à Londres cependant, Ming avait tenté de supprimer ce témoin gênant et, seule, l’intervention de Bob Morane et de Bill Ballantine avait empêché ce nouveau forfait. Par la suite, Jack Star, qui n’avait jamais cru réellement, lui, à la mort de l’Ombre Jaune, s’était retiré, sous une fausse identité, dans une maison perdue au cœur des monts Crampians, où il vivait dans la crainte perpétuelle d’être retrouvé par le redoutable Mongol.
Seuls, Bob Morane, Bill Ballantine et Sir Archibald Baywatter, le chef de Scotland Yard, connaissaient la retraite de Jack Star, et Bill avait décidé d’aller visiter celui-ci afin qu’il lui indiquât la situation précise du quartier général de Monsieur Ming.
C’est ainsi que, dix jours environ après les événements qui devaient, comme on le sait, avoir une conclusion funeste pour Morane, nous retrouvons le fidèle Bill Ballantine sur cette route déserte des Grampians.
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À un tournant de la route, une maison d’aspect imposant, située légèrement en retrait de la voie carrossable, s’offrit aux regards du conducteur. Elle était bâtie en pierres du pays, flanquée de deux tourelles et, avec son toit d’ardoises et ses fenêtres aux carreaux plombés, elle offrait une apparence moyenâgeuse cadrant bien avec la sauvage grandeur du paysage environnant.
Bill fit tourner la Jaguar dans un chemin de terre battue, amorça un demi-virage et arrêta la voiture devant un jardinet bien entretenu et aux allées couvertes de fin gravier. Quelque part derrière la maison, un chien aboya en tirant sur sa chaîne. Après avoir mis pied à terre, l’Ecossais gagna en quelques pas la porte de la maison et manœuvra la poignée d’une cloche qui, aussitôt, se mit à sonner avec la violence d’un tocsin, ce qui provoqua un redoublement d’aboiements de la part du chien invisible.
De longues minutes s’écoulèrent puis, comme rien ne se passait, Ballantine actionna à nouveau la cloche. Nouveaux aboiements du chien ; nouvelles et vaines minutes d’attente. Le colosse s’approcha alors de la fenêtre et jeta un regard à travers les étroits carreaux sertis de plomb. Ce qu’il vit le fit sursauter.
— Trop tard ! murmura-t-il. J’arrive trop tard !
Il appuya sa lourde épaule aux montants de bois et poussa. Il y eu un craquement sourd et la croisée s’ouvrit. Bill l’enjamba et prit pied dans une vaste salle de séjour décorée avec un goût tout masculin pour les meubles rustiques. Dans une grande cheminée au manteau orné de bois de cerfs et d’une tête de sanglier, quelques bûches achevaient de se consumer. Pourtant, toute l’attention de Ballantine s’était concentrée sur cet homme à demi-couché, se tordant et gémissant de douleur, sur une large table encombrée des restes d’un déjeuner frugal. Cet homme tournait vers le nouveau venu un visage grimaçant, couvert de sueur, et Ballantine reconnut aussitôt Jack Star.
Comme l’Ecossais s’approchait dans l’intention de lui prêter une aide, Star secoua la tête et des paroles s’échappèrent d’entre ses lèvres exsangues :
— Inutile… Bill… L’Ombre Jaune m’a… retrouvé… Je sentais la… menace depuis… plusieurs jours… Poison… Vengez-moi…
Ballantine comprit qu’il fallait faire vite, agir avant que le malheureux n’emportât son secret dans l’au-delà.
— Le repaire de Ming, en Birmanie, interrogea-t-il, où se trouve-t-il exactement ?
Le mourant eut une grimace. Ses lèvres bougèrent, mais aucun son n’en sortit. Finalement, il trouva cependant la force de parler encore :
— Monts Naga… Vieux temples des dieux-serpents, ouest rivière Chindwin… Région des hommes-singes… Démons Rouges… Pays de Mi… Sing… Ling… À Mandalay… voir docteur Par…
Jack Star ne put en dire davantage. Son visage avait soudain pris l’immobilité du marbre. Ses paupières s’étaient fermées, à la façon de rideaux sur une fin de spectacle. Puis la grande paix du trépas descendit sur lui.
Bill Ballantine serra ses énormes poings.
— J’irai là-bas, jeta-t-il entre ses dents serrées, et découvrirai ce mystérieux monsieur Mi-Sing-Ling, pour faire payer à l’Ombre Jaune tous ses crimes, pour vous venger, mes amis. Pour vous venger, Jack… Et vous, commandant…
À la pensée de Morane, de son ami mort, le colosse sentit une grande détresse l’envahir.
— Je vous vengerai, Bob, je vous vengerai, murmura-t-il encore.
Ses larges mâchoires se crispèrent, et deux larmes coulèrent sur ses joues couleur d’argile cuite.
FIN
Si vous voulez savoir comment Bill Ballantine réussira à venger la mort de son ami Bob Morane, ne manquez pas d’acheter le n°162 de Marabout Junior, qui s’intitulera :
LE CHÂTIMENT DE L’OMBRE JAUNE.
[1] Voir La Couronne de Golconde et l'Ombre Jaune, Marabout Junior 142 et 150.
[2] Voir le Marabout Chercheur.
[3] Voir La Couronne de Golconde. Marabout Junior n°142.
[4] GEBEL : montagne, en arabe. C'est l'équivalent égyptien du mot syrien DJEBEL. En réalité c'est le même mot, mais dont seule la prononciation diffère. Généralement d'ailleurs, seule la prononciation distingue ainsi les différents dialectes arabes.
[5] Voir La Marque de Kâli. Marabout Junior n°14.